Il existe une joie plus grande que celle des aéroports : celle que l’on éprouve en s’installant dans un avion. Cette joie culmine quand l’avion décolle et que l’on a une place près du hublot.
Pourtant, j’étais sincèrement désespérée de quitter mon pays préféré et de partir en de telles conditions : il faut croire que, chez moi, la peur du mariage l’emporte sur tout. J’exultais. Les ailes de l’avion étaient miennes.
Le pilote fit sûrement exprès de survoler le mont Fuji. Qu’il était beau, vu du ciel ! Je lui adressai ce discours mental :
« Vieux frère, je t’aime. Je ne te trahis pas en partant. Il peut arriver que fuir soit un acte d’amour. Pour aimer, j’ai besoin d’être libre. Je pars pour préserver la beauté de ce que j’éprouve pour toi. Ne change pas. »
Bientôt, il n’y eut plus de Japon à voir par le hublot. Là encore, le déchirement n’anéantit pas mon ivresse. Les ailes de l’avion prolongeaient mon corps. Que pouvait-il y avoir de mieux que d’être pourvu d’ailes. Quel nom de ville arrivait à la cheville de Las Vegas ? Absurdement, c’était la ville où le mariage était le plus facile au monde, quand Reno était celle du divorce. L’inverse m’eût paru plus justifié : les ailes, cela sert à s’enfuir.
Il paraît qu’il est peu glorieux de fuir. Dommage, c’est tellement agréable. La fuite donne la plus formidable sensation de liberté qui se puisse éprouver. On se sent plus libre en fuyant que si l’on n’a rien à fuir. Le fuyard a les muscles des jambes en transe, la peau frémissante, les narines palpitantes, les yeux agrandis.
Le concept de liberté est un sujet rebattu dont les premiers mots me font bâiller. L’expérience physique de la liberté, c’est autre chose. On devrait toujours avoir quelque chose à fuir, pour cultiver en soi cette possibilité merveilleuse. D’ailleurs, on a toujours quelque chose à fuir. Ne serait-ce que soi-même.
La bonne nouvelle, c’est que l’on peut échapper à soi-même. Ce que l’on fuit de soi, c’est la petite prison que la sédentarité installe n’importe où. On prend ses cliques et ses claques et on s’en va : le moi est tellement étonné qu’il oublie de jouer les geôliers. On peut se semer comme on sèmerait des poursuivants.
Par la fenêtre, la Sibérie interminable, toute blanche d’hiver, prison idéale pour cause d’immensité. Ceux qui s’évadent meurent perdus dans un excès d’espace. C’est le paradoxe de l’infini : on pressent une liberté qui n’y existe pas. C’est une prison si grande qu’on n’en sort jamais. Vu d’avion, c’est facile à comprendre.
Le Zarathoustra que je contiens se surprit à penser qu’à pied, j’aurais laissé des traces dans la neige, on m’aurait pistée. Les ailes, une sacrée trouvaille.
Peu glorieuse, la fuite ? C’est pourtant mieux que de se laisser attraper. Le seul déshonneur, c’est de ne pas être libre.
Chaque passager a reçu des écouteurs. Je passe en revue les divers programmes musicaux, m’émerveillant que d’aucuns puissent voyager au son de tels décibels. Soudain, je tombe sur la Rhapsodie hongroise de Liszt : mon tout premier souvenir en matière de musique. J’ai deux ans et demi, je suis dans le salon de Shukugawa, Maman me dit solennellement : « C’est la Rhapsodie hongroise. » J’écoute comme si c’était une histoire. C’en est une. Des méchants poursuivent les gentils qui s’enfuient à cheval. Les méchants aussi sont des cavaliers. C’est à qui galopera le plus vite. Parfois la musique dit que les bons sont sauvés, mais ils se trompent, les méchants ont des fourberies pour leur suggérer qu’ils sont hors d’atteinte, c’est pour mieux les capturer. Ça y est, les gentils ont compris la ruse, mais il est bien tard, échapperont-ils au danger ? Ils galopent à perdre haleine, ils ne font qu’un avec leur monture, la course les épuise autant que les chevaux, je suis de leur côté, je ne sais pas si je suis gentille ou méchante, mais je suis forcément du côté des fuyards, j’ai l’âme du gibier, mon cœur bat comme un fou, oh, un précipice, les chevaux franchiront-ils un tel abîme, il faudra bien, c’est ça ou tomber entre leurs mains, j’écoute, les yeux écarquillés par la peur, les chevaux bondissent et parviennent tout juste sur l’autre bord, sauvés, les méchants ne sautent pas, ils sont moins courageux parce qu’ils n’ont rien à fuir, le désir d’attraper est moins violent que la peur d’être attrapé, voici pourquoi la Rhapsodie hongroise de Liszt se termine sur un triomphe.
Je baptise l’avion Pégase. La musique de Liszt a multiplié ma joie par mille. J’ai vingt-trois ans et je n’ai encore rien trouvé de ce que je cherchais. C’est pour ça que la vie me plaît. Il est bon, à vingt-trois ans, de ne pas avoir découvert son chemin.
Le 11 janvier 1991, j’atterris à l’aéroport de Zaventem. Je bondis dans les bras de Juliette qui m’attendait. Après avoir henni, aboyé, rugi, blatéré, barri, hululé et glapi tout notre saoul, ma sœur me demanda :
— Tu ne vas plus repartir, n’est-ce pas ?
— Je reste ! dis-je pour couper court aux ambiguïtés des questions négatives.
Juliette me conduisit chez nous, à Bruxelles. C’était donc ça, la Belgique. Je m’attendrissais sur ce ciel gris et bas, sur la proximité des lieux, sur les vieilles serrées dans leur paletot avec leur sacoche, sur les trams.
— Et Rinri, il va venir ? demanda Juliette.
— Je ne pense pas, répondis-je évasivement.
Elle eut le bon goût de ne pas insister.
Notre vie à deux reprit comme avant 1989. Vivre avec sa sœur, c’était bien. La Sécurité sociale belge avait officialisé cette union en me donnant le statut authentique de ménagère : sur mes papiers, il était inscrit : « Ménagère de Juliette Nothomb ». Ça ne s’invente pas. Je prenais mon métier très au sérieux et lavais le linge de ma sœur.
Le 14 janvier 1991, je commençai à écrire un roman qui s’intitulait Hygiène de l’assassin. Le matin, Juliette partait au travail en disant : « Salut, ménagère ! » J’écrivais très longtemps, puis pendais le linge que j’avais oublié dans la machine. Le soir, Juliette rentrait et gratifiait sa ménagère d’une accolade.
Au Japon, j’avais mis de côté une partie de mon salaire que j’avais rapatrié. Je calculai qu’avec mes économies, je pouvais tenir deux années en vivant très petitement. Si, au terme de ces deux années, je n’avais pas trouvé d’éditeur, il serait toujours temps de chercher une solution, me disais-je avec désinvolture. J’aimais cette existence. Le contraste avec mon labeur dans l’entreprise nippone la rendait idyllique.
Parfois, le téléphone sonnait. Je n’en revenais pas de tomber sur la voix de Rinri. Je ne pensais jamais à lui et ne voyais aucun lien entre ma vie au Japon et ma vie en Belgique : qu’il pût y avoir un échange téléphonique entre les deux me paraissait aussi étrange qu’un voyage dans le temps. Le garçon s’étonnait de ma stupéfaction.
— Que fais-tu ? me demandait-il.
— J’écris.
— Reviens. Tu écriras ici.
— Je suis aussi la ménagère de Juliette. Je nettoie ses affaires.
— Comment s’en sortait-elle sans toi ?
— Mal.
— Emmène-la avec toi.
— Très bien. Tu nous épouseras toutes les deux.
Il riait. Je ne plaisantais pas, pourtant. C’eût été pour moi l’unique condition qui eût pu me faire accepter ce mariage.
Il finissait en disant :
— J’espère que tu ne vas plus tarder. Tu me manques.
Et puis il raccrochait. Jamais de reproche. Il était gentil. J’avais un peu mauvaise conscience, mais cela passait vite.
Peu à peu, les coups de téléphone s’espacèrent jusqu’à cesser. Me fut épargné cet épisode sinistre entre tous, barbare et mensonger, qui s’appelle la rupture. Sauf en cas de crime ignoble, je ne comprends pas qu’on rompe. Dire à quelqu’un que c’est terminé, c’est laid et faux. Ce n’est jamais terminé. Même quand on ne pense plus à quelqu’un, comment douter de sa présence en soi ? Un être qui a compté compte toujours.
S’agissant de Rinri, c’eût été particulièrement méchant de ma part : « Voilà, tu m’as fait un bien considérable, tu es le premier homme qui m’a rendue heureuse, je n’ai rien à te reprocher, je n’ai que d’excellents souvenirs avec toi, mais je n’ai plus envie d’être avec toi. » Je m’en serais voulu de lui dire une telle infamie. Cela eût sali cette belle histoire.
Je rends grâce à Rinri d’avoir eu cette classe : il a compris le message sans que j’aie eu à le lui dire. Ainsi, il m’a été donné de vivre une liaison parfaite.
Un jour, le téléphone sonna. C’était Francis Esménard, les Éditions Albin Michel. Il m’annonçait qu’il publierait Hygiène de l’assassin, le 1er septembre 1992, à Paris. Une nouvelle vie commençait.
Début 1996, mon père m’appela de Tokyo :
— Nous avons reçu un faire-part de Rinri. Il se marie.
— Ça alors !
— Il épouse une Française.
Je souris. Toujours cet attrait pour la langue de Voltaire.
En décembre 1996, mon éditeur japonais m’invita à Tokyo pour la publication en langue nippone d’Hygiène de l’assassin.
Dans l’avion Bruxelles-Tokyo, je me sentais bizarre. Cela faisait près de six ans que je n’avais plus vu le pays adoré d’où je m’étais enfuie. Entre-temps, il m’était arrivé tellement de choses. Le 10 janvier 1991, j’étais une dame-pipi qui venait de rendre son tablier. Le 9 décembre 1996, j’étais un écrivain qui venait répondre aux questions des journalistes. À un stade pareil, ce n’était plus de l’ascension sociale, c’était du trafic d’identité.
Le pilote devait avoir reçu des instructions : on ne survola pas le mont Fuji. À Tokyo, je ne reconnus pas grand-chose. La ville n’avait guère changé, mais elle n’était plus mon terrain d’expérimentation. Une voiture officielle me conduisait en des lieux où des journalistes me parlaient avec égard et me posaient des questions sérieuses. J’y répondais légèrement et j’étais gênée de les voir tout noter avec respect. J’avais envie de leur dire : « Enfin, c’était pour rire ! »
L’éditeur japonais organisa un cocktail pour le lancement du livre. Il y eut beaucoup d’invités. Le 13 décembre 1996, dans cette foule, je vis un visage que je n’avais plus revu depuis le 9 janvier 1991. Je courus vers lui en disant son nom. Il dit le mien. Je tombai en arrêt. J’avais quitté un garçon de soixante kilos, je retrouvais un jeune homme de quatre-vingt-dix kilos. Il sourit et déclara :
— J’ai grossi, n’est-ce pas ?
— Que s’est-il passé ?
Je me mordis les lèvres pour avoir posé cette stupide question. Il eût pu me répondre : « Tu es partie. » Il eut l’élégance de s’abstenir et se contenta de ce haussement d’épaules qui lui était particulier.
— Tu n’as pas changé, dis-je en souriant.
— Toi non plus.
J’avais vingt-neuf ans, il en avait vingt-huit.
— Il paraît que tu as épousé une Française, dis-je encore.
Il acquiesça et l’excusa : elle n’avait pu l’accompagner.
— C’est la fille d’un général, ajouta-t-il.
J’éclatai de rire à cette nouvelle excentricité.
— Sacré Rinri !
— Sacré moi.
Il me demanda de lui dédicacer son exemplaire d’Hygiène de l’assassin. Je n’ai aucune idée de ce que j’inscrivis.
D’autres personnes attendaient leur dédicace. Il fallait prendre congé. Alors il se passa une chose terrifiante.
Rinri me dit simplement :
— Je veux te donner l’étreinte fraternelle du samouraï.
Ces mots eurent sur moi un pouvoir atroce. Moi qui avais tant de joie à revoir ce garçon, je fus soudain submergée d’une émotion insupportable. Je me jetai dans ses bras pour cacher les larmes qui montaient. Il me serra, je le serrai.
Il avait trouvé les mots justes. Il avait mis plus de sept ans à les trouver, mais il n’était pas trop tard. Quand il me parlait d’amour, je m’en fichais parce que ce n’était pas le mot juste. Mais là, il venait de dire ce que j’avais vécu avec lui, je venais de le comprendre. Et quand on me dit le mot juste, je deviens enfin capable de ressentir.
Et pendant cette étreinte qui dura dix secondes, j’éprouvai tout ce que j’aurais dû éprouver pendant toutes ces années.
Et ce fut affreusement fort, sept années d’émotion vécues en dix secondes. C’était donc cela, Rinri et moi : l’étreinte fraternelle du samouraï. Tellement plus beau et plus noble qu’une bête histoire d’amour.
Ensuite, chaque samouraï lâcha le corps de l’autre samouraï. Rinri eut le bon goût de partir aussitôt sans se retourner.
Je levai la tête vers le ciel afin que mes yeux ravalent leurs larmes.
J’étais le samouraï qui devait dédicacer pour la personne suivante.